Semailles d'automne...
Comme chacun sait, le semis est, par essence même, la genèse de la vie de toute plante. C'est également la méthode de reproduction qui comporte le plus d'aléas, c'est aussi la plus longue et la plus risquée à certains égards.
Nous ne prétendons pas, à travers ces quelques lignes, décrire magistralement les moyens de parvenir à acquérir les bases d'un métier, mais ce serait plutôt la narration de notre propre et modeste expérience.
Tous les Jardins Botaniques du monde alimentent leurs collections grâce à l'Index Seminum, formule latine, donc universelle, derrière laquelle se trouve une liste de graines récoltées par chaque jardin et proposée à tous les autres Jardins.
Ainsi, un responsable des Collections ou un Conservateur de Jardin Botanique pourra choisir, à travers toutes les listes qui lui sont proposées, des graines susceptibles de germer convenablement en fonction notamment de leur zone de rusticité (échelle universelle de 1 à 11, le 11 étant réservé aux zones très chaudes), mais aussi, dans une moindre mesure, de leurs conditions de culture. Dans une moindre mesure car il est évidemment plus facile, dans un grand jardin, d'amender conséquemment et d'ainsi modifier la chimie des sols afin d'en obtenir une structure à sa convenance, ou du moins, à la convenance des espèces qui y seront accueillies.
Néanmoins, cela se fait peu et ce n'est parfois qu'une contrainte nécessaire et indispensable. La plupart du temps, la terre et le climat sont souverains et il est fréquent qu'une plante se plaise infiniment mieux à quelques mètres de l'endroit où elle aurait dû mourir. A partir de ce principe, on peut se permettre quelques aventures.
La vocation d'un Jardin Botanique est l'étude des végétaux, telle que la définit la science botanique, mais encore toute la pédagogie qui s'en dégage. Il est donc un détail infime qui n'échappe jamais au regard des lecteurs de cet Index, l'hybridation naturelle.
Pour être certain d'obtenir une espèce pure, il faut donc réunir certaines conditions qui sont toujours offertes par l'Index Seminum puisqu'il permet de ne sélectionner que des graines délimitées par une zone géographique, garantissant plus ou moins sa pureté.
En effet, quelques végétaux, toujours au sein de leurs familles respectives, ont tendance à s'hybrider naturellement, de par leur proximité, mais en fonction notamment de leur adéquation sexuelle, ou encore du vent et de la présence d'insectes ou d'animaux vecteurs, parfois malgré eux.
Ce n'est, certes pas, le cas pour tous, car trop isolés, trop rares ou peu enclins aux rencontres.
Mais quelques-unes de ces familles sont célèbres pour la production d'hybrides: les acéracées bétulacées, fagacées et bien d'autres encore…
Les bouleaux renferment dans leurs chatons de fines graines disséminées par le vent et il est fréquent de rencontrer des hybrides, tellement nombreux qu'ils en deviennent une espèce vraie.
Les chênes, les érables s'hybrident aussi beaucoup, mais en général, toujours au sein de la section à laquelle ils appartiennent. Ainsi tous les érables de la section « Macrantha » (A. capillipes, A. davidii, A. pectinatum …) s'hybrident couramment.
Chez les chênes, on constate depuis longtemps des hybridations dans la section Lobatae (qui regroupe tous les chênes « rouges » d'Amérique). A ce jour, une vingtaine d'hybrides sont reconnus dont le célèbre Quercus x heterophylla (Q. phellos x Q. rubra).
L'hybride possède souvent de plus grandes qualités encore que ses parents et une vigueur plus importante, mais ce n'est pas le même taxon. Alors, ce qui n'est pas désiré dans un Jardin Botanique peut être envié dans les pépinières.
Ainsi, n'ayant pas accès à cet Index, nous devons donc veiller autant que possible à la pureté des graines avec lesquelles nous garnissons nos cassettes de semis, mais il subsistera toujours quelques inconnues tant que l'on ne pourra avoir accès à cette recherche ADN (et ce n'est peut-être pas pour demain matin...).
Nos fournisseurs sont divers: nature, pépinières et semenciers mais là encore, il peut y avoir eu hybridation. Le phénomène est éminemment complexe et le semis est quelquefois source de découvertes.
A partir de faines de hêtre pourpre, on obtient génétiquement parlant 5 % de plantules qui vont se révéler de véritables hêtres pourpres, fidèles en tout point à ses parents, c'est-à-dire qu'elles possèderont le même génotype.
Sur une population de Ptelea trifoliata, on obtient fréquemment des variations dorées ('Aurea').
C'est encore plus flagrant sur des semis d'Acer palmatum qui donnent des plantules d'aspect tellement différents, que l'on sait, avec certitude, se trouver face à la résultante de plusieurs générations d'hybrides.
Toutefois, il ne faut pas manquer de relativiser ce phénomène car il ne concerne que des populations géographiquement très proches et très compatibles dans ses genres. D'autre part, la qualité ornementale qui est, la plupart du temps, prioritaire dans les achats de végétaux, reste indiscutable chez les hybrides.
Cette année, nous aurons semé environ 200 espèces d'arbres et d'arbustes. Toutes ne lèveront pas, il faudra 2 saisons à certaines et des conditions particulièrement favorables à leur levée. En tout état de cause, elles vous seront assurément proposées, car ces espèces sont d'ores et déjà décrites au sein du prochain catalogue et seront intégrées au fur et à mesure sur la Toile maison.
Les Colutea ont une enveloppe qui fournit aux graines enfermées un milieu favorable à leur germination, c'est ainsi que parfois, même sur l'arbre, la graine parvient à germer en automne et l'on voit dépasser les cotylédons qui ont troué l'enveloppe. D'autres enveloppes contiennent, au contraire, un inhibiteur qui doit être retiré pour la germination. Les pivoines ont une longue dormance et il s'agit aussi de briser cette enveloppe si dure qu'il faut parfois 2 ou 3 ans avant la levée, mais parfois, c'est immédiat.
Les Acer griseum portent des ailes qui sont stériles à 90 %. Les Stewartia et la plupart des styracacées prennent leur temps pour daigner laisser apparaître le blanc de leur germe.
Les conditions d'une bonne germination sont donc très différentes, selon que l'on soit face à des petites ou des grosses graines, à l'épaisseur variable de leur coque, à la présence de souris ou encore à la durée théorique de leur dormance, qui ne peut pas être systématiquement la même en raison de la zone de rusticité dans laquelle on se situe.
Mais le pouvoir d'observer ainsi les plantes au tout début de leur vie, de voir émerger les premiers cotylédons à partir d'une graine, si minuscule soit-elle, nous procure largement de quoi alimenter notre passion et notre amour des plantes pour une année entière. Le semis nous permet de faire nos propres choix, et non pas au contraire, de se voir proposer des affaires clés en main, dont on ne connaît rien d'une vie antérieure, parfois longue et lourde. C'est aussi pour nous la douce sensation d'être de réels producteurs de plantes.
A bientôt… et bonne année à tous...
Arnaud Villeroy : Lettre d'information hiver 2008-2009

|